Haïti sous le joug de la superstition…

Article : Haïti sous le joug de la superstition…
6 septembre 2015

Haïti sous le joug de la superstition…

Jusqu’à quand cesserons-nous d’avoir une conception atavique des choses ? Notre atavisme culturel nous prédispose toujours à l’idée que tout ce qui nous arrive est surnaturel, nous ne tenons donc pas compte de la scientificité des faits. C’est, en fait, de la superstition. Un comportement irrationnel, généralement formaliste et conventionnel, vis-à-vis de l’insolite et du bizarre, et, dans un certain contexte, une attitude religieuse considérée comme vaine. Ce comportement semble n’être autre chose que des préjugés contraires à la raison.

En effet, la superstition qui consiste toujours à expliquer des effets véritables ou scientifiques par des causes surnaturelles, torture sans relâche l’esprit de l’Etre ayisyen, et a un impact considérable sur la créativité qui, chez nous, comme dans les sociétés occidentales, devrait symboliser la réussite, la modernité et l’attrait pour la nouveauté, et qui transmettrait une image de dynamisme. Mais, il arrive que notre société soit loin de s’embarquer dans la quête de l’innovation et du progrès, tant elle est superstitieuse. Alors, pour comprendre cet impact, j’invite à juger la société haïtienne à ses bruits, son art, ses us et coutumes, ce qui aussi, dans une large mesure, aidera à comprendre les faits ou phénomènes culturels haïtiens.

Faisons une mise au point de quelques faits culturels pour comprendre cet impact

Si un paysan se trouve en altercation avec un autre, peut-être dans le même voisinage, et qu’il lui arrive d’avoir le même jour une migraine, il préférera voir un houngan ou un docteur-feuilles, une personne qui prescrit des remèdes naturels qu’il prépare lui-même. Il pourra même jeter des sorts sur son adversaire qui ne sait peut-être rien de sa migraine… Naturellement, dans la paysannerie, quand on est malade, on a recours d’abord au fétichisme. Dans ce cas, l’impact de la culture ou ce phénomène culturel qu’est la superstition est lié au fait que les hôpitaux dans les milieux paysans reçoivent de moins en moins de patients. Qui sont généralement les patients dans ces milieux ? Les paysans qui n’ont pas cette chance d’être, pour la plupart, scolarisés, qui continuent de croire que les pluies sont pleurs des anges que le tonnerre effraie…

C’est la croyance aux présages, aux signes

En effet, les phénomènes culturels, la superstition concourent à priver notre société du sens de créativité et à l’empêcher d’évoluer. Et les faits sont là. Ils militent en faveur de l’idée que ces phénomènes ont un impact grave sur la créativité, sur la vie des gens.

Voyons ! Si on veut qu’une boutique reste fermée toute une journée, on n’a qu’à placer devant les portes de cette boutique ses batteries de fétiches composées d’une bouteille de rhum vide ou remplie, d’une corde de paille, d’une bonne poignée de maïs grillé, de quelques pièces de monnaie… Le propriétaire de cette boutique devra d’abord voir un houngan ou évoquer des Esprits. S’il est un bon protestant, il lira des psaumes…

Si l’on vend au marché, il y a des choses à faire si l’on ne veut pas que son argent disparaisse à chaque article vendu. C’est drôle, hein ! Mais, c’est bien vrai. Et, si l’on veut avoir beaucoup de clients, il y a aussi des choses à faire, comme enterrer des animaux, des bouteilles de sang ou vides… placer des batteries de fétiches à l’intérieur de sa boutique ou son entreprise, etc.

Si quelqu’un vient chez soi sans y être invité, au moment du repas du midi, et qu’on ne veut pas lui servir à manger, on n’a qu’à mettre en croix les couteaux, les fourchettes, et renverser la salière. Ce quelqu’un ne mangera pas même s’il a mortellement faim, à moins qu’il ignore tout de la culture haïtienne ou qu’il soit lui-même un mystique.

La société haïtienne est superstitieuse, et la superstition se voit aussi comme la croyance que certains actes, certains signes entraînent, d’une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. C’est la croyance aux présages, aux signes… Ainsi, dans ce contexte, on refuse de passer sous une échelle. Les enfants ont peur de marcher avec une seule sandale, de peur qu’ils n’entraînent la mort de leur mère. Quand on balaie, on évite de passer le balai sur les pieds des célibataires, sinon ils ne pourront pas se marier. On évite de passer sous les jambes de quelqu’un quand on est enfant, sinon on cesse de grandir. On n’ouvre pas un parapluie à l’intérieur d’une maison, car ça porte malheur. Quand on a la paume de sa main gauche qui lui démange, on va sûrement avoir de l’argent. Quand un chien aboie la nuit, c’est qu’il voit un loup-garou, un sorcier, un malveillant, un « lève-mort », quelqu’un qui ressuscite les morts au moyen d’un certain rituel du vodou… Les chiens haïtiens sont dotés de cette capacité de voir l’invisible. Ouf !!! N’importe quoi !

Les stéréotypes causent la mort de beaucoup d’innocents.

Ces phénomènes ne se connaissent pas seulement dans la paysannerie… car la culture n’est pas paysanne, mais plutôt haïtienne. Ils se connaissent partout, même dans la classe, dite haute classe, à la seule différence que dans cette classe, on préfère les rituels maçonniques, rosicruciens… quand il faut exorciser un démon, faire du mal à quelqu’un ou s’en venger, etc.
Par ailleurs, une telle culture semble réductrice de la réalité des phénomènes naturels et simples, réductrice des singularités, surtout quand elle est pétrifiée, stéréotypée dans ses formes. La société a donc besoin, pour évoluer, d’affranchir son esprit des schèmes négatifs et stéréotypes culturels…

C’est triste de voir à quel point les stéréotypes causent la mort de beaucoup d’innocents. Qui sont ces innocents ? Ce sont les vieillards laids, et barbus (pour les hommes), les chats et chiens tout à fait noirs ou blancs, les nains… On les considère comme des malveillants, loups-garous ou lycanthropes. C’est généralement des vieillards paysans. Si dans les mythes, les loups-garous sont des hommes transformés en loup, chez nous, ils peuvent être aussi, des hommes transformés en chat, en chien, etc. C’est pourquoi les vieillards ont peur de marcher le soir quand les rues sont vides de gens, et sans se faire accompagner par quelqu’un de jeune; sans quoi, ils risquent de se faire tuer à coups de machette. C’est pourquoi aussi on ne laisse pas son chien noir ou son chat noir errer le soir dans les rues…

Mais, en dépit de l’impact négatif des phénomènes culturels, ce n’est pas trop idiot d’y croire. Les stéréotypes, ceux dont il est ici question, naissent d’une réalité culturelle complexe. Il arrive que des gens puissent se métamorphoser en bêtes, user des batteries de fétiches… Il arrive bien cela. D’aucuns savent en voir de leurs propres yeux.

Eliphen Jean

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Commentaires

serge bertrand
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de tout temps les superstitions ont tjrs existé dans la culture des noirs...

renaudoss
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Excellent. Je puis te dire que ce fait n'est pas exclusif à Haïti seul.

J'aime également à penser que nous finirons par en sortir...encore que je mets une certaine subtilité quant aux "superstitions" et à un certain terreau, fond, culturel. Ce serait dommage de jeter le bébé avec l'eau du bain. Après tout, sans cet ensemble de choses, entre autres les superstitions, que reste-t-il comme particularité culturelle?